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Transformations, les entreprises peuvent-elles être actrices durablement du changement ?

Dernière mise à jour : 12 févr. 2021

La période de confinement puis de déconfinement progressif du fait de la crise sanitaire a chamboulé nos rythmes habituels mais a aussi donné l’opportunité de prendre du recul sur ce quotidien et pour certains, de se poser des questions qu'ils n’osaient prendre le temps d’ouvrir auparavant, alors qu’elles étaient là depuis quelques années, cachées dans un coin de tête.


La conscience partagée des transformations de notre environnement

En télétravail depuis un canapé entouré de sa famille, isolé dans une pièce à la recherche d’une tranquillité temporaire, ou en quête de lien social le temps d’une visio, le printemps 2020 a ouvert le temps à la lecture approfondie, aux analyses et au partage de ces réflexions en réseaux, encore jusqu'à cet automne. Évolutions des modes du travail, des compétences nécessaires, des attentes tant des collaborateurs et des managers que des employeurs… Crise du pouvoir d’achat, challenge du modèle solidaire, renforcement des inégalités sociales… Chamboulement de l’environnement et de la biodiversité, incidences sur les générations futures… L’éducation, la santé, la protection sociale comme bien commun en fondement… Et finalement, sans grande surprise en fait, ces questions sont celles de beaucoup d'entre nous, les thèmes sont dans l’air du temps, mais la recette miracle est à peine esquissée, les réponses sont peu partagées et encore moins visibles dans les faits. On sent toutefois des frémissements, des expériences, des envies mais pas encore de mouvement d’ensemble.

Pourtant, avec confiance dans l’avenir, nous pouvons observer que certains capteurs sont déjà visibles, que certains signaux qu’on aurait pu appeler faibles il y a quatre ou cinq ans se renforcent déjà. Et si nous voulons avoir un tant soit peu la main sur la société que nous contribuons tous au jour le jour à bâtir, il apparaît important de s’en saisir collectivement, et pour les plus convaincus individuellement.


Commençons déjà par les questions des évolutions et transformations que nous vivons et de l’impact que chacun peut avoir dans cet environnement pour construire ce qui pourrait être son « futur idéal » dans la société. Qu’ils s’agissent de sujets sociaux, sociétaux ou environnementaux, les mutations actuelles et l’expression de ces mutations en France - de l’expression collective par les manifestations de 2018-2019 à la crise sanitaire mondiale de 2020 - nous démontrent que le monde change vite et fort, qu’il faut agir davantage sans attendre. Qui plus est dans la tourmente sanitaire et économique actuelle. Et si vous croyez que dans ce changement, on peut se construire un avenir meilleur, un futur (presque) idéal, qui à défaut d’être un rêve utopique soit déjà meilleur que ce que l’on peut craindre du monde que l’on offre aujourd’hui à nos enfants, alors croyez aussi que chacun peut bouger des lignes, contribuer à changer les choses.




L’entrée des entreprises dans un changement profond, multi-thématiques et multi-enjeux

Pour trouver les bonnes solutions, il faut se poser les bonnes questions. Convaincue que chacun a un rôle pour entreprendre le changement, depuis les pouvoirs publics jusqu’aux pratiques individuelles, on peut se demander quel est le rapport effort / effet optimal et quelle meilleure scalabilité de cet effort. Parmi les réponses, il apparaît notamment que les entreprises, PME et grands groupes, sont forcément un levier important du changement. Et d’ailleurs, celui-ci les percute déjà largement, sans même que toutes en soient encore conscientes.

Les entreprises sont déjà engagées dans les transformations digitales, captivées par ce que les données et l’intelligence artificielle pourraient leur permettre de mieux produire, mieux vendre, attentives à l’uberisation de leur marché, à l’écoute de ce que les technologies peuvent changer dans les modes de travail (ou du moins de télétravail maintenant). Mais on parle déjà d’une transformation engagée depuis le début du siècle, même si elle s’accélère depuis peu, répondant plus à des moyens qu’à une fin en soi.

Les entreprises sont en revanche moins préparées aux multi-transformations qui les titillent aujourd’hui tant de l’intérieur que de l’extérieur, et qui peuvent se résumer à un constat : la fin très probable d’un modèle de système productif où l’organisation structure ses ressources internes en mode hiérarchique pour produire « plus, mieux, moins cher » par rapport à un marché somme toute connu et délimité.

Par exemple, selon un récent sondage IPSOS, les jeunes générations sont 82% à penser que les entreprises sont plus engagées aujourd'hui qu'il y a 10 ans. L'environnement est en tête des préoccupations chez les 18-30 ans, et 6 jeunes diplômés sur 10 sont prêts à refuser un poste dans une entreprise qui manque d'engagement.


Le dépassement d’une société de marché trop centrée sur le productivisme et les seuls enjeux économiques

Quels sont les capteurs ? L’économie de l’innovation poussant à rechercher la différenciation par la nouveauté ; l’uberisation par les pure player diversifiant les modes de production / distribution et les canaux d’interactions ; la recomposition des forces sur le marché le transformant davantage en un écosystème ; l’entremêlement des secteurs d’activité amenant une « coopétition » entre des acteurs qui ne faisaient que se côtoyer jusqu’à présent ; l’évolution des usages des consommateurs ainsi que de leurs attentes vis-à-vis des marques rendant indispensable de penser la relation et la promesse et pas seulement le produit fini ; l’exigence d’une expérience positive avec l’entreprise tant pour le client que pour le collaborateur menant à une exemplarité dans la symétrie des attentions… Autant d’évolutions qui rebattent les cartes et vont amener le renouvellement des acteurs sur le marché. Tous ne passeront pas le cap, ou du moins pas sans s’adapter, et d’ailleurs on observe une forte baisse de la durée de vie des géants économiques (passée de 33 ans en 1964 à 24 ans en 2016 d'après le classement Standard & Poor’s, avec une estimation de 12 ans seulement en 2027).

En parallèle, les entreprises expérimentent le changement aussi de l’intérieur. On observe un désengagement fort des salariés avec des signaux forts sur la baisse d’attractivité du modèle salarial (80 à 90% des salariés seraient non engagés en Occident selon les enquêtes Gallup) ; des générations arrivant sur le marché du travail à la recherche d’une mission et d’une utilité sociale au sein d’organisations pilotées par une raison d’être, par une volonté d’impact positif sur la société et la planète (l’engouement des bacheliers 2020 pour les filières sanitaires et sociales en est une illustration, à minima contextuelle mais sans doute plus profonde) ; des générations moins jeunes et plus expérimentées qui en éprouvent également le besoin au point de remettre sur le tapis leur projet professionnel, et des carrières globalement de moins en moins rectilignes avec l’émergence des profils plus « atypiques » ; des dirigeants et membres de comité de direction qui voudraient réconcilier croissance et bien commun.

C’est un défi d’adaptation inédit pour les entreprises dans un environnement en rapide et constante mutation : évolution nécessaire du modèle managérial, prise en compte des ressorts de motivation des collaborateurs, adaptation des modes de travail, cohabitation du projet entrepreunarial et de la mission sociétale, convergence des actions avec cette mission au-delà du seul profit économique, prise de conscience des actionnaires et dirigeants d’un nécessaire apport de sens pour toutes les parties prenantes afin d’attirer et fidéliser en toute confiance les talents et les clients.


L’alignement de la promesse de sens et des actes concrets pour les parties prenantes de l’entreprise

Pour s’adapter et contribuer au changement de la Société, les entreprises doivent donc elles-mêmes être ce changement. Et les signaux faibles évoqués plus haut montrent que se renforce cette prise de conscience en France.

L’un des capteurs notoires de ce mouvement enclenché est la prise en compte dans la loi PACTE en 2019 de l’évolution sur la vocation des entreprises qui, au-delà de créer et partager de la valeur économique, peuvent aussi agir sur les enjeux sociaux, sociétaux et environnementaux pour générer une valeur globale. C’est ainsi qu’une entreprise peut se doter d’une raison d’être, ensemble de principes soutenus par les dirigeants dont l’entreprise se dote, pour lesquelles elle affecte des moyens et qui composent sa boussole pour les décisions stratégiques. Et si elle le souhaite, peut devenir « entreprise à mission », en inscrivant sa raison d’être dans ses statuts, en définissant et mesurant des objectifs face à ces enjeux, et en alignant mission et actions concrètes.


Pourquoi cette étape marque un changement important ? Parce qu’elle amplifie la capacité pour toutes les entreprises d’être moteur de transformation en se transformant elles-mêmes au service à la fois de la Société et de leur société, et de le rendre visible et tangible au travers de leurs actions et leurs communications, y compris au travers d’indicateurs extra-financiers pour les actionnaires et élus. Elle est un catalyseur pour rendre scalable ce que certaines entreprises faisaient déjà - et même ce que l’Économie Sociale et Solidaire valorise depuis des décennies -, pour « passer à l’échelle » un nouveau mode de production et d’organisation. Et c’est bien la force d’un mouvement collectif d’ampleur qui pourra générer une vraie chance d’un impact positif, avoir un effet papillon sur la Société, où chacune de ces entreprises aura plus à y gagner en ayant joué le jeu d’y participer.

Parce qu’il ne faut pas se tromper, les entreprises qui seront là « demain », celles qui seront résilientes aux transformations en cours, sont celles-là même qui les auront pris à bras-le-corps pour les rendre possibles et qui auront inscrit leurs actions dans les enjeux sociétaux et environnementaux autant que économiques. Ce sont elles qui attireront et fidéliseront les talents et les clients par une expérience sincère et engagée.

Oser se mettre en mouvement, dès à présent, dans la transformation pour mieux y contribuer, voici un enjeu pour des entreprises résilientes durablement performantes.


Nawel Mettouchi-Vaillant, Fondatrice Let'Sense

Octobre 2020